• Vintage, Equipes mythiques, Tchécoslovaquie 1976 : la botte de Panenka



    La campagne qui devait mener au plus grand triomphe du football tchécoslovaque commença par une déroute.
    Le 30 octobre 1974, à Londres, l’Angleterre reçoit la Tchécoslovaquie à l’occasion du match d’ouverture des qualifications pour le Championnat d’Europe, dont le tournoi final aura lieu deux ans plus tard en Yougoslavie. Devant les 86 000 spectateurs de Wembley, les Anglais doivent patienter 72 minutes avant d’ouvrir le score par Mick Channon. Les Tchécoslovaques craquent alors et concèdent deux autres buts dans les dix dernières minutes, deux buts de Colin Bell, le meneur de jeu des Citizens de Manchester City qui, cinq ans plutôt, avaient privé leurs frères ennemis, les Red Devils de Manchester United, du trophée de champion d’Angleterre.

    Les Britanniques peuvent célébrer leur victoire. Dans ce groupe où Chypre est condamné à faire de la figuration (les Chypriotes perdront leurs six rencontres sans marquer un seul but), trois équipes s’affrontent pour les deux premières places qualificatives aux quarts de finale. Le Portugal est le troisième prétendant. Lorsque les Anglais et les Portugais se neutralisent un mois plus tard, les Tchécoslovaques savent qu’ils n’ont désormais plus le droit à l’erreur.
    Pour leur second match, c’est Antonin Panenka qui montre l’exemple à ses coéquipiers, en marquant trois buts d’affilée - dont un penalty - pour finalement dominer Chypre quatre buts à rien. Les Tchécoslovaques se rassurent un peu, mais dix jours plus tard c’est une autre équipe qui se présente à eux. Le Portugal ne dispose certes plus de son attaquant vedette Eusebio - la « perle noire » du S.L Benfica de Lisbonne à pris sa retraite internationale -, mais l’Estadio de la Luz continue à fournir la Selaçao en joueurs rares. L’attaque est menée par Tamagnini Nené, la défense est tenue par Humberto Coelho, deux des Lisboètes qui ne s’étaient inclinés que face à l’Ajax Amsterdam en demi-finales de la Coupe d’Europe 1972 et qui, la saison suivante, s’octroyèrent le titre de champion du Portugal sans perdre une seule rencontre.
    Si les Tchécoslovaques perdaient ce soir, ils abandonneraient pratiquement leurs espoirs de qualification. Ce sont pourtant eux qui prennent l’initiative dans l'affrontement.
    Premysl Bicovsky marque dès la onzième minute de jeu. A la 22ème, il inscrit un second but.
    Zdenek Nehoda, le buteur du Dukla Prague, en ajoute deux autres. A la 46ème minute, les joueurs tchécoslovaques mènent quatre à zéro. A la 52ème, c’est Ladislav Petras, dont les buts face au Brésil et à la Roumanie n’avaient pu empêché l’élimination des siens de la Coupe du monde 1970, qui conclut le festival offensif. Cinq buts en cinquante minutes : les Portugais sont assommés, et le score ne changera plus.

    Le 29 octobre 1975, ce sont les Anglais qui se déplacent à leur tour en Tchécoslovaquie. A la 17ème minute, alors que le score est toujours vierge, le brouillard tombe sur le Tehelné pole de Bratislava. L’arbitre interrompt la rencontre. Lorsqu’elle reprend le lendemain, les Tchécoslovaques croient d’abord revivre le cauchemar de Wembley. Mick Channon inscrit le premier but peu avant la demi-heure de jeu pour les visiteurs, le même Mick Channon qui avait ouvert le score à l’aller. Pourtant, devant leurs 50 000 spectateurs, les hommes de Vaclav Jezek renversent le match en seulement deux minutes. Nehoda égalise, juste avant que Dusan Galis, l'attaquant du MFK Kosice n’inscrive le but de la victoire, le seul but de sa carrière internationale.
    Trois semaines plus tard, lors de la dernière journée, les Anglais et les Portugais se neutralisent. La Tchécoslovaquie termine en tête de son groupe.

    En quarts de finale, les Tchécoslovaques dominent l’URSS à domicile, 2-0. Moder marque le premier but, Panenka le second. Au retour, dans l’enceinte du stade olympique de Kiev, les visiteurs prennent l’avantage à dix minutes de la fin, grâce à deux nouveaux buts de Moder. Les Soviétiques égalisent dans les derniers instants grâce à Oleg Blokhin, double vainqueur de la Coupe d’Europe des Vainqueurs de Coupe avec le Dynamo de Kiev, Ballon d’Or 1975. Deux partout. Cela suffit aux Tchécoslovaques pour rejoindre le tableau final de la compétition.

    En juin 1976, les quatre meilleures équipes d’Europe se retrouvent en Yougoslavie pour se départager. Dans un tableau constitué des Pays-Bas, de l’Allemagne et du pays organisateur, les Tchécoslovaques font figure d’outsiders. Le tirage les oppose d’entrée aux Hollandais, finalistes deux ans auparavant de la Coupe du monde et qui rééditeront leur performance au cours de l’édition suivante. A leur tête, Cruijff et Neeskens, les stars du FC Barcelone, trois fois vainqueurs de la Coupe d’Europe avec l’Ajax d’Amsterdam avant d’exporter leur Football Total en Catalogne. A leur côté, les grands noms de l’âge d’or du football néerlandais : Wim Suurbier, Ruud Krol, Johnny Rep...
    Les Tchécoslovaques prennent l’avantage dès la 19ème minute par leur libéro et capitaine Anton Ondrus. Le score n’évolue plus avant la 77ème, quand ce même Ondrus marque une nouvelle fois. Hélas, c’est dans son propre but que Slovaque envoie le ballon. Chacune réduite à dix joueurs à la suite d’une expulsion, les deux équipes doivent se résoudre à la prolongation. L’égalité dure jusqu’à la 114ème minute. Nehoda redonne alors l’avantage aux Tchécoslovaques juste avant la fin de la première période du temps additionnel. Après la brève mi-temps, c’est Frantisek Vesely qui réalise le break. Entre-temps, Johan Neeskens, l’un des maître à jouer des Oranje, a été à son tour renvoyé au vestiaire par l’arbitre gallois. Réduits à neuf et menés de deux buts, les coéquipiers de Cruijff s’inclinent. A défaut d’inscrire la première ligne de leur palmarès, les Néerlandais en ajoutent une à la liste des compétitions qui leur étaient promises. Ils se consoleront en battant la Yougoslavie au cours de la « petite finale ». Les Tchécoslovaques, eux, joueront la « grande », face à l’Allemagne.

    Si les Pays-Bas de Cruijff n’auront glané aucun trophée, il en va tout autrement de la RFA de Franz Beckenbauer. Sous le règne du "Kaiser", les Allemands ont tout remporté : le précédent Championnat d’Europe, en 1972, et la Coupe du monde de la FIFA, deux ans plus tard. (En 1990, devenu sélectionneur, Beckenbauer deviendra le deuxième homme, après le Brésilien Mario Zagallo, à décrocher le titre de champion du monde en tant que joueur et en tant qu’entraîneur).
    Le 20 juin 1976, sur la pelouse du Stadion Crvena Zvezda, l'enceinte de l'Etoile rouge de Belgrade, Beckenbauer est également accompagné de quelques-uns de ses compagnons de club qui l’ont aidé à conquérir à trois reprise consécutives la Coupe d’Europe, de 1974 à 1976, sous le maillot du Bayern de Munich : Hans-Georg Schwarzenbeck, Uli Hoeneß, le gardien Sepp Maier.

    Les Allemands se font toutefois surprendre dès l’entame du match. Huit minutes après le premier coup de sifflet, Nehoda envoie un centre vers Ján Svehlík. L’attaquant du Slovan Bratislava en profite : 1 à 0. Dix-sept minutes plus tard, c’est Karol Dobias qui profite d’un coup franc mal dégagé par la défense allemande pour doubler la mise. Avantage de courte durée : trois minutes suffisent à Dieter Müller pour réduire l’écart, d’une volée. En revanche, le second but - celui de l’égalisation - se dérobe aux Allemands. Ivo Viktor, le gardien tchécoslovaque est dans un grand soir. Soixante minutes plus tard, l’exploit est en vue. Mais cette équipe allemande est de celles qui ont inspiré à Gary Lineker - qui vérifia par lui-même, en 1990, la pérennité de cette disposition à travers les époques - son célèbre commentaire sur l’apparente invincibilité de la Mannschaft*. Au tour précédent, déjà, face à la redoutable Yougoslavie de Sujak et Dzajic, portée par les 70 000 spectateurs du « Marakana » de Belgrade, les hommes d’Helmut Schön ont réussi à remonter un déficit de deux buts.
    Sur un dernier corner, Bernd Hölzenbein, l’attaquant de l’Eintracht Francfort, propulse le ballon dans les filets. Le temps réglementaire est écoulé. Les Allemands ont arraché les prolongations.
    Lorsque les deux équipes se séparent sur le même score, une demi-heure plus tard, il faut recourir aux tirs au but afin de les départager - une première dans un grand tournoi international.
    Le premier tireur tchécoslovaque gagne son duel face au portier allemand. Rainer Bonhof égalise immédiatement pour la RFA. Nehoda donne à nouveau l’avantage aux siens, avant que Heinz Flohe ne rétablisse une seconde fois l’égalité. Le capitaine Ondrus transforme sa tentative, imité aussitôt par Hans Bongartz. Ladislak Jurkemik place pour la quatrième fois la Tchécoslovaquie en tête.
    Uli Hoeneß s’avance alors vers le point de penalty. Juste après lui, ce sera le tour de Panenka.

    Le Tchécoslovaque a déjà une idée en tête, née des séances d’entraînement avec Zdenek Hruska, le gardien des Bohemians Praha - leur club. Pour pimenter l’exercice, les deux hommes ont pris l’habitude de parier sur l’issue du duel qui les oppose. « Malheureusement, c’était un excellent gardien, et je finissais par perdre de l’argent, parce qu’il en arrêtait plus que je ne pouvais en marquer », s’est souvenu Panenka, des années plus tard, pour la radio tchèque. « J’ai passé des nuits debout à penser à la manière dont je pourrais reprendre la main . J’ai fini par réaliser que le gardien de but attend toujours la dernière seconde pour essayer d’anticiper la direction de la balle, et qu’il plonge juste avant la frappe, de façon à avoir une chance de l’intercepter à temps. J’ai conclu qu’il était probablement plus facile de marquer en feintant de tirer, puis en glissant tranquillement le ballon au centre du but. De cette manière, le gardien a déjà plongé au moment où la balle part et n’a aucune chance de se relever à temps pour la détourner. J’ai essayé ce tour à l’entraînement et ça a fonctionné à merveille. » Devant le succès, Panenka s’enhardit : « A peu près deux ans avant le Championnat d’Europe, j’ai commencé à l’essayer, d’abord au cours de matches amicaux, puis une ou deux fois en championnat. Cela a si bien fonctionné que j’ai pris la décision d’utiliser ce geste au cas où j’aurais à tirer un penalty pendant l’Euro. »

    Uli Hoeneß pose le ballon aux 11 mètres cinquante. L’Allemand sait que le moment est crucial. Un échec de sa part offrirait une balle de match à ses adversaires. Il lui faut marquer pour que son équipe reste maître de son destin. En face, le gardien est prêt.


    Antonin Panenka a jusqu’alors effectué toute sa carrière sous le maillot de son club formateur, les Bohemians 1905 de Prague, la ville où il a vu le jour vingt-huit ans auparavant. Né un peu plus à l’ouest, son talent aurait probablement pu s’exercer au sein de formations plus ambitieuses que le modeste club pragois. C’est seulement quatre ans plus tard que seront réunies les conditions d’un transfert vers l’étranger, au Rapid de Vienne, sous les couleurs duquel Panenka gagnera enfin deux titres de champion, en 1981 et 82, et disputera, le 3 mai 1985, au côté de Hans Krankl et Zlatko Kranjcar, les trente dernières minutes d’une finale de Coupe d’Europe perdue contre Everton, à 36 ans. Alors, Panenka sait que cette finale est déjà l’apogée de sa carrière : « J’ai eu l’honneur d’être sélectionné plusieurs fois pour des tournois européens ou mondiaux. C’est formidable qu’un joueur aussi peu renommé que moi, venu de Tchécoslovaquie, se retrouve soudain à partager un vestiaire avec des joueurs comme Eusebio, Blokhin, Cruijff, Beckenbauer, Bobby Charlton... »

    Lorsqu’il voit le puissant tir de l’attaquant allemand passer au-dessus de la barre transversale, Panenka sait qu’il a devant lui, désormais, l’opportunité rare d’ajouter son nom à cette liste. « C’est le hasard qui a voulu que l’occasion se présente en finale, et, qu’une fois venue la séance de tirs au but, après que les Allemands eurent égalisé dans les dernières minutes, le joueur allemand rate sa tentative juste avant mon tour. C’était comme un signe divin. J’étais sûr à cent pour cent que j’allais tirer mon penalty de cette manière, et le marquer ».

    Le Tchécoslovaque s’élance. Sepp Maier fait un pas, anticipe une frappe sur sa gauche, prend sa décision. Au moment même où le gardien allemand prend son appui, une fraction de seconde avant le contact avec la balle, Panenka modifie brusquement son mouvement. Le pied se tourne vers l’intérieur, se plante dans l’herbe, juste sous le ballon, qui décolle, lentement, tournant sur lui-même... Lorsqu’il franchit la ligne de but en plein centre, à mi-hauteur, un gardien amateur l’arrêterait d’une main. Mais il n’y a plus personne pour le faire. Sepp Maier, à terre, a juste le temps de tourner la tête pour voir la balle mourir dans ses filets, et Panenka qui exulte devant un stade incrédule : son geste offre à la Tchécoslovaquie son premier titre de Champion d’Europe, en ayant battu successivement le finaliste et le vainqueur de la précédente Coupe du monde.
    Quatre ans plus tard, l’équipe réussit à atteindre les demi-finales de l’édition suivante. Le troisième âge d’or du football tchécoslovaque - après les finales infructueuses de Coupe du monde, en 1938 et 1962 - prit fin en 1982, à l'occasion de la Coupe du monde. La Tchécoslovaquie quitta la compétition à l’issue des phases de poule, avec seulement deux buts inscrits : deux buts de Panenka. Deux penalties.




    *"Soccer is a game for 22 people that run around, play the ball, and one referee who makes a slew of mistakes, and in the end Germany always wins."
    Commentaires 5 Commentaires
    1. Avatar de rooney
      Très bon article Mister El Seb (encore un!)

      dans la catégorie panenka il ne faut pas oublier celle ratée par Landreau qui a quand même coûter une coupe de la ligue à Nantes...

      http://www.dailymotion.com/video/x20...04-panen_sport
    1. Avatar de El Seb
      dans la catégorie panenka il ne faut pas oublier celle ratée par Landreau qui a quand même coûter une coupe de la ligue à Nantes...

      Aïe ! C'est sûr que quand on rate, par contre, c'est payé cash...
    1. Avatar de pelé1970
      Un blog sur le football des années 1970

      http://football-60-70.centerblog.net/
    1. Avatar de Alex
      Yes bien le blog années 70! La classe les moustaches
    1. Avatar de Hamsik
      Le vintage fleurit de partout, c'est dans les vieux pots qu'on fait la meilleure soupe